CASA BATLLÓ, un rêve monumental

Au numéro 43 du Passeig de Gràcia, un bijou d’architecture semble avoir capturé tout l’esprit et l’audace de Barcelone. On y entre comme dans un rêve; un monde à la fois étrange et familier dans lequel rien ne semble impossible. La pierre se fait fluide comme une étoffe, le verre imite la surface de l’eau, les courbes prennent le pas sur les lignes droites, les mosaïques transforment l’espace en un kaléidoscope… même la lumière joue le rôle de matière vivante. Bienvenue dans la Casa Batlló, un songe monumental orchestré par le célèbre architecte Antoni Gaudí au début de XXe siècle.

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Une Maison liée au destin de Barcelone

Pour parler de l’origine de la Casa Batlló, il faut d’abord plonger dans l’histoire urbanistique de Barcelone. En effet, à partir de 1860, un ambitieux plan urbanistique — le Plan Cerdà — vient donner un nouveau souffle à la capitale catalane. Au cœur de ce plan, le Passeig de Gràcia se profile alors comme l’avenue principale de la ville, et c’est pour cette raison que les illustres familles barcelonaises ne tardent pas à s’y installer. 

Au numéro 43, un premier bâtiment est construit par Emili Sala Cortés — l’un des professeurs d’architecture de Gaudí. Josep Batlló i Casanovas, riche industriel textile, en fait l’acquisition en 1903, mais envisage de le démolir entièrement pour faire bâtir à la place la demeure de ses rêves. Il confie les clefs du projet à Antoni Gaudí qui, plutôt que de partir d’une toile blanche, convainc Batlló i Casanovas de repenser entièrement la bâtisse. L’architecte a carte blanche. En 1904, les restaurations commencent : la façade est métamorphosée, les pièces sont redistribuées et chaque élément de la maison est retravaillé comme une œuvre d’art. 1906 marque la fin des travaux et le début de la renommée de cet édifice qui, 120 ans plus tard, émerveille toujours autant. En plus d’être un des symboles de Barcelone et une fière ambassadrice du modernisme catalan, Casa Batlló est aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

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Des restaurations d’envergure

À partir de 2018, la Casa Batlló entreprend une grande remise en beauté et c’est bien sûr par «l’Étage noble» que cela commence. «Ici, les murs parlent, affirme Neus Zapata qui travaille sur le projet. Des choses étonnantes sont découvertes lors de chaque restauration à la Casa Batlló.» En effet, enseveli sous des couches de peinture, on redécouvre le stuc original de la maison, un trésor caché qui donne de nouveaux indices sur l’aspect premier de la maison à sa création. Des escaliers du hall principal jusqu’au toit et à la façade, rien n’est laissé au hasard! Lampes, céramique, menuiserie, trencadis, ferronnerie… Le projet réunit des artisans et des corps de métiers aussi divers que rares. 

Mais une œuvre totale telle que la Casa Batlló demande, en plus de talent, beaucoup de temps. Lorsqu’on demande à Xavier Villanueva, architecte et membre de l’équipe de restauration, quand s’achèveront les restauration du bâtiment, sa réponse a de quoi surprendre : «Jamais! La Casa Batlló fait l’objet de restaurations continues. Ce ne sont que les premières étapes d’un projet beaucoup plus vaste. De plus, la maison abrite encore beaucoup de mystères qu’il nous faut élucider.» 

Si cette dernière salve de restauration a pris fin en 2025, il semblerait que le bâtiment n’ait pas encore révélé tous ses secrets! Dernière découverte en date : la restauration de la façade arrière et de la cour privée situées à l’étage noble. L’un des projet les plus ambitieux de l’histoire de la maison. « Lorsque nous avons découvert les couleurs d’origine, nous n’en croyions pas nos yeux. La façade actuelle est comme le négatif photographique de l’ancienne. » C’est ainsi que Xavier Villanueva, décrit l’émotion qu’il a ressentie en redécouvrant les couleurs d’origine cachées sous plusieurs couches de peinture. Les découvertes que nous avons faites concernent les formes, les couleurs et les matériaux utilisés dans le reste de la Casa Batlló. Au fur et à mesure de la restauration, nous avons retrouver l’essence même de Gaudí, et toute la maison a gagné en harmonie. »

Casa Batlló, 13 de febrer de 2025.

Le diable est dans les détails

Pour illustrer l’esprit de la maison, difficile de ne parler que d’une pièce, que d’un élément. En fier représentant du mouvement moderniste, né à Barcelone à la fin du XIXe siècle, l’édifice fait la part belle à l’artisanat, à l’ingéniosité et à l’attention portée à chaque détail. Tout ici évoque le monde du vivant, la nature, mais aussi le rêve et l’imaginaire. Le toit préfigure les écailles iridescentes d’un dragon (en hommage à la légende de Saint George, saint patron de Catalogne), des colonnes semblables à des os, des balcons en forme de fleurs ou de masques… En ces lieux, le symbole est maître, mais il ne règne pas seul : comme dans toute œuvre architecturale, l’aspect fonctionnel de chaque pièce est un enjeu majeur. Le puits de lumière, au centre du bâtiment, incarne à la perfection cette recherche esthétique et pratique de Gaudí. Véritable cœur de la maison, le puits ,couvert par une armature en verre, permet de baigner chaque pièce de lumière naturelle. En regardant de plus près les carreaux qui le revêtent, on remarque des variations subtiles dans les nuances de bleu : plus intense aux niveaux supérieur et plus clair en bas, les couleurs diffusent la lumière de manière homogène.

«Cette demeure est spéciale, nous confie Neus Zapata, j’ai travaillé sur de nombreuses créations de Gaudí, mais dans cette maison, on lui a laissé carte blanche et il s’est vraiment amusé. Cela se voit partout : dans les couleurs, les formes, la lumière… Si on la compare à ses autres créations, celle-ci est véritablement différente. Gaudí était heureux ici!»

 

Par Eduardo Costerg