DANS L’ATELIER DE MANON BOUVIER-TOTH, une pépite dans une botte de paille

Qui aurait pensé qu’au cœur du 6e arrondissement de Lyon, on fait des merveilles avec de la paille? Pour accomplir ce prodige, pas d’alchimie ou de formules magiques, mais des gestes précis, nés il y a plusieurs siècles et perpétuellement réinventés. Manon Bouvier-Toth nous ouvre les portes de Paelis, son atelier de marqueterie de paille. Si elle et son équipe ont de l’or au bout des doigts. Derrière son établi, la jeune entrepreneuse retrace son parcours – de ses débuts mouvementés jusqu’au succès –,  évoque les rencontres et les expériences qui ont marqué sa carrière et nous expose sa vision des choses. La preuve qu’au travail bien fait, la valeur n’attend pas le nombre d’années. 

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Cultiver un brin d’audace

Si Manon se rêve d’abord ébéniste, le destin prend un malin plaisir à lui mettre des bâtons dans les roues. Elle nous raconte : «Durant mes deux années de formation, mon professeur s’est efforcé de me décourager et de me convaincre que ce n’était pas fait pour moi. Comme je n’aime pas qu’on m’impose des limites, j’ai postulé dans toutes les écoles de France. J’ai été admise dans l’établissement qui lui donnerait le plus tort : l’École Boulle, à Paris, où j’ai étudié quatre ans ». Une sacrée revanche, en effet

Cependant, afin de conclure sa dernière année de formation, la jeune artisane cherche de toute urgence un stage en entreprise. Là encore, coup de théâtre : «Je suis finalement parvenue à dégoter quelque chose. Seul problème : ce n’était pas en ébénisterie, mais en marqueterie de paille. La douche froide… Il faut savoir que j’ai un défaut visuel qui m’empêche de voir en trois dimensions. Par conséquent, je pensais que la marqueterie de paille serait pour moi un enfer. » Résignée, Manon n’a pas le choix. Elle entame cette expérience sans vraiment connaître le domaine et traîne avec elle son lot de préjugés. Malgré tout, il ne lui faudra pas plus de deux jours à la jeune artisane  pour comprendre qu’elle a trouvé sa vocation. Si elle refuse de parler de métier-passion, elle ne tarit pas d’éloge sur sa profession : « J’adore mon métier, et je pense qu’il y a, dans cette adoration, quelque chose de très beau.»

Formée par Marine Fouquet, Meilleur Ouvrier de France, et son mari, Hervé Morin, à l’atelier Maonia, Manon passe entre des mains expertes. En plus d’acquérir les bases, la jeune artisane s’initie aux techniques uniques développées au sein de l’atelier. Plus important encore, elle fait de la rigueur une valeur cardinale : «Marine et Hervé sont d’une exigence folle», se remémore-t-elle, «grâce à eux, j’ai pu progresser et acquérir les bons réflexes, en cherchant à comprendre quelles étaient mes erreurs.»

Fraîchement diplômée, Manon se retrouve alors avec un métier qu’elle adore, mais qu’elle ne peut pas exercer,car, dans le secteur, les embauches se font extrêmement rares. À 23 ans, elle prend donc son courage à deux mains et monte son propre atelier dans le hangar de ses parents. Elle se remémore ses débuts, sans faire l’impasse sur les points d’ombre : «Je suis parti de rien, ça n’a pas été facile tous les jours. Pour me faire une vitrine, je chinais des meubles que je démontais et arrangeais à ma façon.» Ses efforts paient le jour où l’un de ses meubles est sélectionné pour être exposé à Paris : «Je tenais ma chance de marquer les esprits.»

En 2019, lassée de travailler seule, la jeune entrepreneuse s’installe à Lyon et se constitue une petite équipe. À partir de ce moment-là, Manon décide de mettre un point d’honneur à construire et enrichir l’image de l’atelier. «Je voulais montrer que chez Paelis, la technique primait et que nous étions capables de faire des choses que l’on ne voit pas ailleurs. Je voulais que l’on parle de nous et qu’on apprenne à nous connaître par le bouche-à-oreille». Le pari est réussi : l’atelier œuvre pour des clients aux quatre coins du monde et s’accorde toujours le luxe de refuser un projet. «Le feeling, pour moi, c’est fondamental. Nos projets commencent toujours comme des histoires d’amour.»

Et voilà qu’aujourd’hui, Paelis célèbre ses dix printemps. Lorsqu’elle regarde en arrière, sa fondatrice prend la mesure du chemin parcouru. L’atelier a su trouver sa place, mettre au point un savoir-faire qui lui est propre, réinventant son art pour lui insuffler une vitalité nouvelle — avec ses propres gestes, sa propre empreinte, sa propre ambition. 

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L’Atelier Paelis ou la force du collectif

Si Manon arbore fièrement le col tricolore des Meilleurs Ouvriers de France, elle en parle avec une grande modestie. Loin de la distinction ostentatoire, figée, que l’on exhibe aux yeux de tous, elle considère son titre comme un véritable tremplin dans sa carrière : «Le fait d’être une jeune artisane n’inspirait pas toujours confiance, et je tenais à prouver que, malgré mon âge, je savais travailler. Mon col bleu-blanc-rouge, c’est un peu mon costume de Superman! C’est une source de fierté, en plus d’être un gage de qualité. Lorsque je le porte, on me considère différemment, en faisant abstraction de mon âge. La confiance et la légitimité s’imposent d’elles-mêmes bien qu’au fond, ça ne change rien : avec mon col ou sans, je reste la même.» 

Malgré le prestige de sa position, la marqueteuse garde les pieds sur terre et ne perd jamais de vue ce qui fait la force de Paelis : «sans équipe, il n’y a pas d’atelier». Ici, chaque victoire se conjugue à la première personne du pluriel; pas question pour Manon de capter toute la lumière. Elle nous le dit elle-même : «Dans les faits, c’est l’équipe qui fait vivre les projets; moi, je sers davantage de support et de couteau suisse, j’encadre l’apprentissage, je définis les contraintes. Je souhaitais que l’atelier bénéficie d’un label qui appuie la qualité de son travail et sa volonté de se dépasser. C’est pourquoi Paelis est inscrite aux Entreprises du Patrimoine Vivant.»

 

Lorsqu’on pousse la porte de l’atelier, ce qui saute tout de suite aux yeux, c’est cette énergie si particulière, presque palpable : on s’y sent tout de suite à l’aise. Sur les murs, une multitude de motifs colorés sont exposés, donnant à la pièce un air de kaléidoscope. Suivant notre regard, Manon nous apporte quelques explications : «Nous avons mis en place plusieurs temps créatifs dans l’année durant lesquels l’équipe confectionne des moodboards sur un thème choisi. Il en va des idées de chacun! Je suis convaincue que c’est une bonne chose d’être engagé en permanence dans ce processus créatif.» Si la créativité est bel et bien au cœur de son métier, Manon ne nous cache pas qu’elle n’a jamais été son point fort. Elle se définit davantage comme un «pur produit technique». C’est alors que le travail d’équipe prend tout son sens : les faiblesses des uns sont compensées par les qualités des autres, et ces qualités se partagent sans compter. «Je cherche à transmettre la technicité que j’ai pu acquérir au fil des années, afin que toute l’équipe atteigne un très haut niveau et que l’on soit tous sur un pied d’égalité. Plutôt que d’encourager chacun à se spécialiser, je préfère que tout le monde touche à tout. Lorsqu’on réfléchit ensemble sur un même projet, on se challenge les uns les autres et il s’en dégage une belle émulation.»

La marqueterie de paille — comme tous métiers d’art — ne tolère aucune forme d’inertie. Savoir-faire et méthodes, tout se transmet et se réinvente dans un mouvement perpétuel. Nous interrogeons alors Manon sur l’héritage, les enseignements et les valeurs qu’elle souhaiterait perpétuer et, à son tour, léguer à son équipe. Elle n’hésite pas longtemps avant de nous répondre : «Je veux que l’équipe se souvienne de toujours mettre son ego de côté. Lorsqu’on se laisse déborder par son ego, on n’arrive à rien. J’aimerais qu’elle garde toujours un regard neuf sur son travail et fasse preuve de remise en question. Et jamais — au grand jamais — partir du principe qu’une erreur passera inaperçue! Travailler avec le plus de sincérité et de cœur possible, se montrer exigeant envers soi-même, c’est, en fin de compte, ce qui fait toute la différence.»

Casa Batlló, 13 de febrer de 2025.

Un métier, mille horizons

Si son titre de Meilleur Ouvrier de France en impose, Manon n’en a pas oublié son sens de l’humour.  Lorsqu’on lui demande de nous décrire le domaine dans lequel elle évolue, sa réponse nous décroche un sourire : «La marqueterie de paille, c’est un peu comme le papier peint tropical : il y a dix ans, on considérait ça comme une énorme faute de goût alors qu’aujourd’hui, c’est dans l’air du temps. Comme tous les revêtements de surface, ça part, ça revient… il y a quelque chose de très cyclique. Et c’est à nous, en tant qu’artisans, de rivaliser de créativité et d’ingéniosité pour faire perdurer notre métier.» 

Seule une poignée d’ateliers dans le monde connaît l’art ancien de broder la lumière, brin après brin, un savoir-faire aussi précieux qu’exigeant. «Ce qui rend la marqueterie de paille luxueuse, ce n’est pas la matière, mais la main-d’œuvre, l’art, la technique. Ce sont des heures et des heures de travail qu’il est impossible d’automatiser : chaque brin de paille est étudié et trié avant d’être collé. La paille, comme toute matière naturelle et vivante, a sa part d’aléatoire, ses imperfections. Malgré tout, chez Paelis, nous visons l’objectif du “sans défaut”. En tant que marqueteurs, nous avons comme particularité de construire notre matière première et essayons d’en tirer le meilleur parti.»

Un artisanat ancien, certes, mais certainement pas nostalgique! Si le travail de Manon et de son équipe porte sa part de tradition, c’est à l’innovation et à la créativité que l’atelier fait honneur. «J’essaie avant tout de créer un effet de surprise, le petit “waouh” qui fera la différence. J’aime bousculer les codes et aller à contresens de ce que les gens attendent. Dans notre atelier, on ne se bride pas, on ne se borne à aucune limite. Lorsque les clients me décrivent ce qu’ils ont en tête, j’essaie toujours de les pousser plus loin encore dans leur réflexion : s’ils désirent un soleil — un motif somme toute assez classique — pour revêtir une porte, je vais leur suggérer de le décomposer d’une manière unique. Pour l’atelier, c’est un défi supplémentaire. Plutôt que de répéter indéfiniment les mêmes motifs, notre but va être, au contraire, de créer des variations uniques, des signatures visuelles propres à chaque projet.» On le comprend bien : interdiction formelle de se reposer sur ses lauriers! Chaque détail compte et chaque projet offre l’opportunité d’aller plus loin encore que le précédent. 

C’est d’ailleurs ce goût du défi qui anime la marqueteuse : «Lorsque les clients nous sollicitent pour des projets et que nous ne savons pas encore de quelle manière nous allons procéder, c’est ce qui me fait vibrer!» Pour illustrer son propos, elle retrace l’histoire du présentoir confectionné à l’occasion d’une épreuve des Bocuse d’Or 2021 : «Le chef Davy Tissot nous a mis au défi de créer pour l’occasion un écrin 100 % végétal. Pour le reste, nous avions carte blanche! L’atelier a rivalisé d’ingéniosité pendant plusieurs mois et s’est dépassé : colle et impression 3D à base d’amidon, peinture composée d’algues, ouverture sur patin… Nous sommes allés aussi loin que possible,et ce, malgré les contraintes techniques. Je me souviens que le présentoir devait, par exemple, pouvoir supporter la chaleur du four. Il a donc fallu développer de nouvelles techniques pour y parvenir. C’est le genre de défi que j’adore!» s’enthousiasme Manon. «On part de quelque chose de classique et on réinvente tout.Parfois, on se demande si on ne se heurte pas aux limites du projet, si ce qu’on entreprend n’est pas tout simplement impossible à mettre en œuvre… et puis on trouve une solution!

Cette opportunité ouvre des portes pour Paelis : l’atelier s’immisce dans l’univers de la gastronomie et s’offre une part de notoriété sur le plan international — la légende raconte que le présentoir aurait fait réagir Pierre Gagnaire, jusque dans ses cuisines de Shanghai. «Je suis très reconnaissante envers Davy Tissot de nous avoir lancé ce défi, commente l’artisane et entrepreneuse, on en est ressorti grandi. Sans lui, je n’aurais jamais pensé qu’on était capable de concevoir une telle pièce.» 

La marqueterie de paille a encore de beaux jours devant elle, ça ne fait aucun doute! Elle intrigue et séduit les grands noms du luxe et les esthètes en tout genre — tous ceux qui aiment admirer les jeux de reflets et qui connaissent la valeur du geste. Entre deux brins de paille, on fait parfois des rencontres inattendues, des rencontres qui changent notre manière de voir les choses. Parmi elles, Richard Peduzzi et Serge Lutens, dont Manon garde un souvenir admiratif : « Ce sont tous les deux de purs créatifs. Ils travaillent dans l’émotion, avec l’émotion. Richard Peduzzi — légende de la scénographie et artiste multidisciplinaire — m’a fait découvrir le monde de l’opéra. Il m’a également fait prendre conscience que mes œuvres existaient dans un contexte global dont il fallait savoir jouer. En ce qui concerne M. Lutens, le feeling est tout de suite passé entre nous. Il m’a ouvert les portes de la parfumerie et j’ai eu la chance de collaborer avec cette extraordinaire Maison. J’ai adoré m’imprégner de leurs univers à tous les deux, découvrir des horizons que je ne connaissais pas et qui, aujourd’hui encore, nourrissent ma réflexion et ma créativité.»

 

On passerait encore des heures à écouter ces histoires, à contempler les motifs géométriques dans le calme de l’atelier, à se délecter de l’authenticité et du franc-parler de sa fondatrice. Il flotte dans l’air cet effluve végétal, boisé, brut – le parfum de la matière qu’on transforme. Il est pourtant l’heure de conclure notre entretien, plus émerveillé encore qu’à notre arrivée. On demande à Manon quel serait le dernier mot qu’elle souhaiterait adresser à nos lecteurs. Une fois de plus, sa réponse nous fait sourire : «Un mot? Plutôt neuf – ils sont affichés juste à côté de ma porte d’entrée et m’accompagnent dans la majorité de mes décisions : “Imagine, tu le fais et ça se passe bien.”

 

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Par Eduardo Costerg