
RENCONTRE AVEC SOFIANE PAMART
Il nous a peint les nuits chaudes d’Amérique latine, l’effervescence du Caire et de Nagasaki, en passant par les rues de Chicago, nous a donné à entendre les aurores boréales et l’écho du lac Léman. Sofiane Pamart n’est pas peintre, il est pianiste ; et bien que sa palette ne se compose que de noir et de blanc, il parvient à rendre les nuances subtiles, sensibles, qui composent le monde – son monde. L’artiste profite d’une petite interlude pour revenir sur son parcours et nous parler des ambitions et de la vision de la musique qui le nourrissent. Plus qu’une conversation, c’est un voyage, et le départ est imminent.
Pouvez-vous nous parler de votre premier contact avec le piano ?
J’étais tout petit, je devais avoir quatre ans. Mes parents m’avaient offert un « piano », qui était en réalité un jouet, et ça m’a tout de suite plu. Je m’amusais beaucoup à reproduire les musiques que j’entendais à la radio et c’est d’ailleurs comme ça que mes parents se sont aperçus que j’avais l’oreille absolue.
Mais je me souviens très bien de mon tout premier piano – mon premier vrai piano. Ma mère rêvait d’avoir un piano droit blanc à la maison. Par chance, nous avions réussi à en dégoter un qui avait fait son temps, dans les tumultes d’un bar. Je me souviens des brûlures de cigarettes sur la peinture. Pourtant, j’adorais cet instrument parce que j’avais l’impression qu’il était habité par une histoire. Lorsque je m’entraînais dessus, enfant, j’essayais d’inventer la vie passée de ce piano dans cet univers auquel je n’avais pas accès. Il avait ce petit parfum d’interdit.
Quels ont été les moments clés qui ont façonné votre carrière ?
Il y en a eu beaucoup. Une carrière, ça se joue sur les obstacles que l’on parvient à franchir, ça se construit par étapes.
Je pense que je peux citer la première fois que je me suis produit en récital et que j’ai senti qu’il se passait quelque chose dans le public, que ma prestation plaisait. J’étais encore petit, mais c’est un goût que je n’ai jamais oublié. Avoir été le premier pianiste de l’histoire à remplir l’Accord Arena de Paris pour un concert de piano solo, c’est un autre point marquant de mon parcours. J’adore les moments historiques comme celui-là. J’ai également été le premier pianiste à jouer en live sous les aurores boréales ; je me souviens que j’avais les doigts complètement gelés, mais quel spectacle ! La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris a été elle aussi un moment particulièrement fort, avec ce piano enflammé sur la Seine. J’ai encore beaucoup d’événements en mémoire, des évènements qui ont changé le cours de ma carrière, mais je pense que l’on peut d’abord citer ceux-là.
Quels grands défis se sont présentés à vous ?
Le plus difficile, c’est de commencer. Je voulais faire comprendre que j’avais des choses à raconter en tant qu’artiste, en tant que pianiste solo, au même titre qu’un chanteur. Je ne voulais pas faire de la musique pour accompagner les autres et qu’on me relègue au second plan. Je souhaitais redéfinir les codes de ce qu’était un pianiste et réinventer une manière d’exister en tant que tel.
Au stade où j’en suis aujourd’hui, le grand défi est avant tout de renouveler mon langage musical. D’une part, avec mon piano, je cherche à préserver cette signature qui m’est propre, à l’étoffer. D’autre part, je veux emmener mes auditeurs dans de nouveaux voyages.
On vous définit souvent comme un pianiste « classique ». Pourtant, vous n’hésitez pas à jouer avec les codes, quitte à les casser. Comment définiriez-vous votre approche musicale ?
En vérité, j’aime bien la figure du pianiste classique. Plus que de changer sa définition, j’aimerais la renouveler, lui donner un peu plus d’ampleur. Pour moi, le piano, c’est l’instrument classique par essence. Quand je suis au clavier, je sais que j’ai sous les doigts tout le répertoire de Chopin, de Ravel, de Debussy… Et quand bien même je voudrais composer un morceau d’une modernité folle, c’est l’Histoire qui dictera ce qui deviendra classique et ce qui ne le deviendra pas.
Je crois qu’en fin de compte, je ne me pose pas trop de questions. Je suis pianiste, c’est tout ; c’est un statut qui, pour moi, englobe toute la musique, tous ses styles, toutes ses variations. Si certains me considèrent comme un pianiste classique, ça me convient très bien. D’autres me rapprochent davantage du pianiste de jazz, et ça me va également – même que je n’ai pas l’impression d’en cocher toutes les cases. Et puis enfin, on parle de moi comme d’un pianiste populaire, et je trouve que c’est un très beau compliment.
Quelles sont vos influences musicales et artistiques ? Qui sont les figures qui vous inspirent ?
Je suis un grand fan de John Williams. Je pense qu’il n’y a pas meilleur que lui en matière de musique pour le cinéma. Il doit sans doute avoir plus de 90 ans maintenant, et pourtant, il est encore complètement habité. C’est quelqu’un qui, toute sa vie, est parvenu à composer de très grands thèmes, d’une richesse formidable, qui en même temps font partie intégrante de la culture populaire. Sa musique parle à tout le monde sans pourtant faire de concession sur la pureté de la mélodie. Si je ne devais citer qu’une seule de mes sources d’inspiration, ce serait lui.
Y a-t-il encore des rêves que vous n’avez pas encore réalisés ?
Énormément, oui ! Des rêves, j’en ai sans cesse des nouveaux. Je me sens vraiment attiré par les expériences en pleine nature, comme ce concert sous les aurores boréales. Il y a quelque chose de très fort là-dedans, de vertigineux ; je trouve la nature en règle générale très impressionnante. Je suis d’ailleurs en train de me demander dans quelle mesure je pourrais donner un concert dans une sorte de capsule sous-marine. Ça pourrait être une expérience intéressante, qui sait ?
Je m’imagine beaucoup de choses dans ce genre-là, et parfois, j’ai la chance d’aller au bout de mes idées. D’un seul coup, un projet qui paraissait impossible, qui n’était qu’un exercice d’imagination, devient concret ; c’est toujours incroyable.
Que pouvez-vous nous dire de vos projets en cours ?
Je suis actuellement en train de travailler sur un quatrième album très ambitieux. Je ne peux malheureusement pas vous en dire beaucoup à ce sujet, il faudra faire preuve d’un peu de patience ! Aujourd’hui, je suis installé à Los Angeles et je pense que cet album sera teinté des couleurs que je trouve là-bas. Je suis allé chercher de l’inspiration ailleurs. Je suis dans la continuation de ce voyage dont je parlais précédemment.
Par Eduardo Costerg
Photos: Johann Sauty
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