Philippe et Maria Guilhem : L’art à deux voix

Dans l’atelier baigné de lumière de Megève, la matière prend vie. Le métal respire, les pierres s’éveillent, les gestes se répondent. Ici, Maria et Philippe Guilhem façonnent à quatre mains un langage singulier, celui de Mashandy. Plus qu’une maison de joaillerie, Mashandy est une œuvre à deux voix : la rencontre d’un sculpteur de l’infiniment petit et d’une gemmologue guidée par l’intuition, l’émotion et la lumière. Ensemble, ils réinventent le lien entre art et artisanat, entre héritage et création contemporaine. Dans l’univers de la joaillerie, rares sont les maisons où l’art et la matière dialoguent avec autant d’intensité. Rencontre avec un couple pour qui la beauté se pense, et se vit, comme une œuvre vivante.

Philippe, comment est née l’idée de Mashandy, et quelle vision guidait vos premières créations ?

Philippe : Maria, mon épouse, m’a lancé en 2017 un défi qui allait bouleverser mon rapport à la création : imaginer une collection de joaillerie totalement unique, inspirée des pièces sur mesure que je réalisais pour mes clients. J’ai d’abord douté. Je craignais qu’en créant une marque, la magie du geste se perde dans la reproduction. Mon univers est celui de l’unique, de l’émotion brute.

Mais l’idée a fait son chemin. Ensemble, nous avons commencé à construire un moodboard, à rassembler des matières et des images qui nous parlaient. Je les voulais nobles, mais surtout porteuses d’histoire et d’âme. Enfant, j’ai grandi entouré d’œuvres en bronze : ce métal m’a toujours captivé. Il a une vibration particulière, une chaleur, une mémoire. Le bronze vit, se patine, garde la trace du geste. L’associer à l’or, mais de manière subtile, presque secrète, m’a semblé une évidence.

L’idée fondatrice de Mashandy était de créer une sculpture autour d’une pierre unique, comme un écrin d’art pensé pour elle seule. Chaque bijou naît ainsi en une petite sculpture, avant de trouver son écho dans une œuvre en bronze grandeur nature, d’une vingtaine de kilos. Ces sculptures relient nos créations à un geste fondateur, primitif, celui de la main qui donne vie à la matière.

Je me considère comme un sculpteur de l’infiniment petit. Un bijou Mashandy pourrait exister à trois mètres de hauteur : la forme et le mouvement resteraient justes.

Mes inspirations viennent d’abord de l’art premier. Les masques africains, par exemple, me touchent profondément : ils traduisent la pureté du geste, la vérité du trait, la sincérité de la main. Quand je sculpte un bijou, je dis souvent que le premier outil de l’artiste, ce sont ses doigts. Ce contact charnel entre la main et la matière, c’est là que tout commence.

Avec Mashandy, je voulais bousculer les codes. Mon ambition n’était pas de faire des bijoux, mais de créer un langage entre la sculpture, la matière et la lumière. Je viens d’un héritage joaillier centenaire, mais j’avais besoin d’un espace d’expérimentation, où le bronze dialogue avec l’or, où la pierre rare s’exprime dans une forme brute mais poétique.

Mashandy est née de cette tension entre le geste ancestral et la vision contemporaine, entre l’énergie du feu et la pureté de la forme. Mes inspirations vont des arts premiers aux maîtres modernes, Miklos, Archipenko, Moore, jusqu’aux forces de la nature : les métaux, la terre, les gemmes, la lumière. En somme, Mashandy est une alchimie : une passerelle entre l’art et la matière précieuse.

Mashandy Ateliers

Maria, vous étiez d’abord la muse de Mashandy avant d’en devenir la co-créatrice. Comment cette évolution s’est-elle opérée, et qu’est-ce qu’elle a changé pour vous ?

Maria : Tout s’est fait naturellement. Au début, j’observais simplement Philippe créer. J’étais fascinée par son rapport à la matière, par sa concentration, par la poésie de ses gestes. Puis, petit à petit, j’ai commencé à partager mes impressions, mes intuitions. Je proposais des couleurs, des formes, des pierres… Et sans que nous nous en rendions compte, nous avons commencé à créer véritablement ensemble.

Mashandy n’est pas seulement une maison de joaillerie : c’est une partie de notre vie. Nos créations sont le reflet de nos caractères, de nos émotions et de notre vision commune de la beauté. Ce que nous faisons n’est pas le fruit d’un concept, mais d’un lien. C’est une histoire d’amour transposée dans la matière.

Cette évolution, pour moi, n’est pas une transition professionnelle. C’est un pas intime, une façon d’écrire ensemble une nouvelle page de notre histoire familiale, dans la continuité de ce que la Maison Guilhem transmet depuis plus de 160 ans.

Quelle touche personnelle souhaitez-vous apporter à Mashandy ? En quoi votre regard de femme influence-t-il les créations ?

Maria : J’apporte à Mashandy une touche de douceur et de légèreté. Philippe a un regard très architectural : il pense les volumes, la tension, l’équilibre.

Moi, je cherche l’émotion du détail. Je passe chaque pièce à travers mon regard de femme, pour sentir sa fluidité, sa justesse, sa façon d’épouser la peau.

Je veux que nos bijoux puissent se vivre aussi bien au quotidien qu’au cœur d’une soirée. Ils doivent être portables, libres, mais toujours habités d’une énergie.

Je crois qu’un bijou réussit quand il fait vibrer celle ou celui qui le porte.

Philippe : Maria a donné à Mashandy une identité plus féminine, plus intuitive. Grâce à elle, nos créations se sont ouvertes à une clientèle plus jeune, en quête de sens et de singularité. Nous partageons cette idée d’un luxe discret, un “quiet luxury” où la beauté réside dans la simplicité du geste et la sincérité de la matière.

Philippe et Maria Guilhem
Philippe et Maria Guilhem, pour Mashandy

Quand vous avez décidé de collaborer sur Mashandy, quelle vision commune guidait votre démarche ? Et comment voyez-vous son évolution aujourd’hui ?

Philippe : Dès le départ, nous avons voulu redonner du sens au mot “création”. Je ne voulais pas d’une marque qui suive des tendances, mais d’une maison qui exprime un langage, une émotion. Mashandy, c’est ce dialogue entre la sculpture, la lumière et le bijou. C’est un espace de liberté, où l’on expérimente, où l’on ressent avant de penser.

Maria : Notre vision est simple : faire grandir Mashandy sans jamais perdre son âme. Nous voulons que la Maison reste artisanale, sincère, ancrée dans la main et dans la matière. Ce n’est pas seulement une marque : c’est une histoire de famille, de confiance et de passion. Nous voulons continuer à toucher les gens par la sensibilité et la précision de notre travail.

Comment se construit votre travail à deux ? Et comment parvenez-vous à faire coexister vos sensibilités ?

Philippe : Nous sommes quatre à l’atelier : Maria, Grace, Irina et moi. Chacun a sa place, son regard. Mais au cœur du processus, il y a ce dialogue entre Maria et moi. Nous partons souvent d’une pierre, d’un coup de cœur, et tout naît autour d’elle.

Notre démarche est instinctive. Avant le dessin, il y a toujours la main. Nous travaillons la pâte, le volume, la forme brute. Nous privilégions la sensation à la technique. Chez Mashandy, la main précède l’idée. C’est ce qui rend chaque pièce unique.

Maria : Nos sensibilités se complètent : Philippe est dans la force du geste, moi dans la douceur du ressenti. C’est un équilibre entre deux énergies. Cette dualité crée l’harmonie, comme un yin et un yang. C’est ce qui donne à Mashandy sa signature.

Philippe : Et c’est sans doute ce que nos confrères perçoivent. Lors des salons internationaux, notre approche suscite souvent la curiosité. Nous avons reçu les félicitations de grands joailliers new-yorkais, fascinés par cette démarche artisanale où tout part de la main. Pour nous, c’est une fierté.

Maria et Philippe Guilhem, Mashandy à la joaillerie de Megève

La création semble occuper une place centrale dans vos vies. Comment naissent vos nouvelles idées ?

Philippe : Elles ne s’arrêtent jamais. La création fait partie de ma vie, c’est ma respiration. Parfois, une idée surgit au réveil, d’un rêve ou d’une lumière. Quand je sculpte, je me déconnecte de tout : c’est une forme de méditation.

Récemment, nous avons conçu un bracelet pour une princesse saoudienne. Maria a trouvé un saphir extraordinaire, aux reflets jaunes et bleus. Je me suis inspiré de ses terres natales : Riyad, le désert, les vagues du sable. C’est une pièce très forte, née de notre dialogue et de notre regard commun.

 

Mashandy s’inscrit dans une lignée familiale et artistique forte. Comment imaginez-vous sa transmission ?

Philippe : La transmission fait partie de notre ADN. Elle commence déjà avec Masha, la fille de Maria. Elle a treize ans, et un talent incroyable pour le dessin. Je crois qu’elle a hérité de cette sensibilité à l’art, à la lumière, à la beauté du geste. Puis Andréa qui est diplômé du GIA de New York et qui se dirige dans cet univers fantastique… le petit dernier a encore du temps devant lui… Peut-être que l’avenir de Mashandy est déjà tracé, d’une certaine manière.

Maria : C’est la plus belle continuité que nous puissions espérer, que Mashandy reste vivant à travers ceux qui portent nos bijoux, et à travers ceux qui, un jour, prendront le relais.

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